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Patrimoine Unesco : le krama du Cambodge vu de l’atelier de tissage

Inscrit par l'Unesco le 4 décembre 2024, le krama du Cambodge se lit comme un tissu : coton filé, bain de riz, fils teints, carreaux. Les repères utiles.

Inès Brousseau Publié le · 8 min de lecture

Points à retenir

  1. L'intitulé exact compte. Le dossier n° 02115 s'appelle « Les pratiques et expressions culturelles liées au krama, un textile traditionnel tissé au Cambodge ».
  2. La page de Krama Krama décrit la chaîne d'origine en quelques lignes, et tout y est.
  3. Parce que le carreau est le motif le plus simple à obtenir quand on teint le fil.
  4. Le krama ne se tissait pas dans la même fibre selon la maison.

Le 4 décembre 2024, à Asunción, l’Unesco a inscrit le krama du Cambodge sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Bientôt deux ans plus tard, on le range encore au rayon des souvenirs de voyage. Dommage. Pour qui coud, c’est d’abord un tissé-teint à carreaux, en coton, sorti d’un métier à bras. La boutique Krama Krama raconte toute l’histoire du krama, du champ de coton au foulard noué. Je la relis ici avec la fiche de l’Unesco sous le coude, et un œil sur l’étoffe plutôt que sur la carte postale.

Ce que l’Unesco a reconnu avec le krama du Cambodge

L’intitulé exact compte

Le dossier n° 02115 s’appelle « Les pratiques et expressions culturelles liées au krama, un textile traditionnel tissé au Cambodge ». La décision porte la référence 19.COM 7.b.27 et a été prise à la 19e session du Comité intergouvernemental, au Paraguay. La date du 4 décembre 2024 est celle que donne le ministère cambodgien des Affaires étrangères.

Relisez le titre

L’Unesco n’a pas classé un objet, elle a classé des gestes. Sa fiche décrit un « tissu rectangulaire en coton ou en soie », avec « une grande variété de motifs quadrillés ». Elle rappelle qu’autrefois la plupart des femmes savaient tisser et l’apprenaient à leurs filles. Les hommes, eux, plantent et récoltent le coton, et entretiennent les métiers. Le Cambodge avait porté l’élément à son inventaire national dès 2019.

Un détail m’a arrêtée

La fiche ne cite aucune province, aucun village. Elle parle de quinze communautés engagées dans la formation, sans les situer. Retenez-en une chose pratique. Une étiquette « krama Unesco » ne prouve rien, parce que l’inscription protège un savoir-faire et non une appellation. Le tissu, il faut le juger à la main.

Le saviez-vous ?

Quatre couleurs seulement figurent dans le dossier de l’Unesco : le blanc, le jaune, le rouge et le bleu. La fiche précise que ces teintures « sont extraites de la végétation naturelle et d’insectes ». Source : Unesco, fiche de l’élément n° 02115, inscrit en 2024.

Du coton ramassé au fil teint, les étapes du tissage d’origine

La page de Krama Krama décrit la chaîne d’origine en quelques lignes, et tout y est. Les Khmers ramassaient le coton, qu’ils appellent samley. Ils le filaient. Ils laissaient ensuite le fil tremper deux ou trois jours dans du riz. Puis ils teignaient une partie des fils en rouge, et seulement après ils montaient le métier.

Du coton au krama, les étapes du tissage traditionnel

1
Ramassage
Le coton, ou samley, cueilli à la main
2
Filage
La fibre devient fil
3
Bain de riz
2 ou 3 jours de trempage
4
Teinture
Une partie des fils passe au rouge
5
Tissage
Fils rouges et fils clairs croisés au métier

Carreaux blancs et rouges ou blancs et bleus. Coton pour les paysans, soie pour les riches. Source : Krama Krama, page « Histoire du krama », lue le 8 octobre 2026.

Le bain de riz intrigue toujours. La page ne dit pas à quoi il sert. Ma lecture de couturière : c’est un encollage. L’amidon du riz gaine le fil, le raidit et l’aide à supporter les frottements du métier sans pelucher. Nos grands-mères empesaient les cols avec la même logique. Je le donne comme une hypothèse de métier, pas comme un fait établi par la source.

Fils de coton tendus sur un métier à tisser manuel
Des fils de coton tendus sur un métier à bras. Photo IgorShubin / Pixabay

L’ordre des étapes dit l’essentiel. La couleur arrive avant le tissage, jamais après. C’est la définition même du tissé-teint, celle du vichy de nos tabliers. Tout le reste en découle : le dessin, la tenue au lavage, l’envers.

Pourquoi ces petits carreaux rouges et blancs ?

Parce que le carreau est le motif le plus simple à obtenir quand on teint le fil. On alterne des bandes de fils rouges et de fils clairs dans la longueur. On fait pareil dans la largeur. Là où le rouge croise le rouge, la case est pleine. Là où il croise le blanc, elle est rosée. Blanc sur blanc, elle reste claire. Trois valeurs avec une seule teinture.

Le krama traditionnel existe aussi en blanc et bleu, précise Krama Krama, et il se décline désormais dans une multitude de coloris. L’Unesco parle de son côté d’une « grande variété de motifs quadrillés ». Voilà pour les faits.

Vous lirez ailleurs que le rouge signifie ceci et le blanc cela. Franchement, je m’en méfie. Ni la fiche de l’Unesco ni la page du vendeur ne donnent de lecture symbolique des couleurs. L’explication technique tient debout toute seule, et elle a le mérite d’être vérifiable sur le tissu.

Gros plan sur un tissu à petits carreaux rouges et blancs
Carreaux rouges et blancs en gros plan : case pleine, case mêlée, case claire. Photo aitoff / Pixabay

Coton pour les paysans, soie pour les riches, un tissu qui disait le rang

Le krama ne se tissait pas dans la même fibre selon la maison. Les paysans filaient leur coton. Les riches préféraient la soie, raconte Krama Krama, pour deux raisons : elle restait fraîche l’été, et elle marquait la différence avec les campagnes. Le foulard affichait donc le statut de celui qui le portait, comme le faisait chez nous une dentelle au poignet.

La soie n’a pas disparu du paysage. La décision de l’Unesco mentionne le National Silk Board, rattaché au ministère cambodgien du Commerce, qui aide les producteurs à trouver des débouchés au Cambodge et à l’étranger.

Mon avis pour un premier achat ? Le coton, sans hésiter. Il se lave en machine, il s’assouplit au fil des lessives et il pardonne les nœuds serrés. Un krama en soie est une belle pièce, mais vous n’oserez jamais vous en servir pour porter les courses. Or ce tissu est fait pour servir.

Du couvre-chef au siège de vélo, une étoffe qui encaisse tout

Un seul tissu, cinq usages au quotidien

Couvre-chef
Noué sur la tête contre le soleil
Tenue de bain
Enroulé autour du corps
Ceinture
Roulé et serré à la taille
Siège de vélo pour bébé
Noué aux deux poignées du guidon
Balle de jeu
Roulé en boule pour le « Cha-ol Chong »

Source : Krama Krama, page « Histoire du krama », lue le 8 octobre 2026.

Hommes, femmes, enfants

Tout le monde le porte, dans tous les milieux. La liste des usages donnée par Krama Krama ressemble à un inventaire de bricoleur. La fiche de l’Unesco allonge encore la série avec la couverture, le bandana, le vêtement du bas, le tissu décoratif et le hamac pour enfants. Elle signale aussi sa présence en cuisine et dans les soins.

Deux usages me parlent comme couturière

Un bébé assis dans un foulard noué au guidon, cela suppose une toile serrée et des lisières qui ne filent pas. Aucun voile de coton n’y survivrait. Quant au « Cha-ol Chong », ce jeu que Krama Krama compare à notre ballon prisonnier, il se joue avec un krama roulé en boule. Un tissu qu’on prête aux enfants pour le lancer n’est pas un tissu fragile.

« Le foulard cambodgien est un symbole du pays. Chaque habitant du Royaume du Cambodge porte son krama », résume Guillaume, de l’équipe Krama Krama. Symbole, oui. Mais un symbole qu’on essore.

Reconnaître un krama tissé d’une copie imprimée

Les carreaux imprimés sur une toile blanche existent, et ils coûtent moins cher à produire. Trois gestes suffisent à les démasquer, sans loupe.

Retournez le tissu

Sur un tissé-teint, l’envers et l’endroit sont identiques, puisque la couleur est dans le fil. Sur un imprimé, l’envers est plus pâle, parfois presque blanc. C’est le test le plus rapide, et il se fait en boutique en deux secondes.

Regardez ensuite les croisements

Vous devez voir les trois valeurs dont je parlais plus haut, avec des cases mêlées où un fil rouge passe sur un fil clair. Une impression pose des aplats nets, sans ce grain. Tirez enfin un fil au bord de la frange. Rouge d’un bout à l’autre ? Il a été teint avant le tissage. Rouge par tronçons ? Le motif a été posé après.

L’erreur classique, c’est de se fier au seul motif. Des petits carreaux rouges et blancs, on en trouve au mètre dans n’importe quel rayon de cotonnades. Ce qui fait un krama, d’après l’Unesco, c’est la main qui le tisse sur un métier traditionnel.

Si vous comptez coudre dedans, je ne couperais pas avant un premier lavage, parce qu’un coton tissé main bouge à l’eau. Je n’ai trouvé aucune dimension officielle dans le dossier de l’Unesco, qui parle seulement d’un rectangle. Mesurez donc votre pièce une fois lavée et séchée, puis posez votre patron en suivant les carreaux : ils vous donnent le droit-fil gratuitement.

Questions fréquentes

Quand le krama a-t-il été inscrit à l’Unesco ?

Le 4 décembre 2024, selon le ministère cambodgien des Affaires étrangères, lors de la 19e session du Comité intergouvernemental réunie à Asunción. L’élément porte le n° 02115 et figure sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Le krama est-il en coton ou en soie ?

Les deux existent. L’Unesco le décrit comme un tissu rectangulaire en coton ou en soie. Historiquement, les paysans tissaient le coton et les familles riches choisissaient la soie, plus fraîche l’été, d’après la boutique Krama Krama.

Comment savoir si un krama est tissé ou imprimé ?

Retournez-le. Un krama tissé en fils teints présente le même dessin et la même intensité des deux côtés. Un tissu imprimé a un envers plus pâle. Un fil tiré de la frange doit être coloré sur toute sa longueur.

À quoi sert un krama au quotidien ?

À presque tout. Couvre-chef contre le soleil, tenue de bain, ceinture, siège de bicyclette pour bébé, balle de jeu pour les enfants. L’Unesco cite aussi l’écharpe, la couverture, le bandana et le hamac pour enfants.

Sources

Unesco, Patrimoine culturel immatériel, fiche de l’élément n° 02115 « Les pratiques et expressions culturelles liées au krama, un textile traditionnel tissé au Cambodge », inscription 2024, consultée le 8 octobre 2026.

Unesco, Comité intergouvernemental de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, décision 19.COM 7.b.27, Asunción, décembre 2024.

Ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale du Cambodge, communiqué du 6 décembre 2024 sur l’inscription du krama.

Krama Krama, page « Histoire du krama », lue le 8 octobre 2026.